L'Europe à la Croisée des Chemins: Le Cas pour une Industrie de Défense Commune

L'Europe à la Croisée des Chemins: Le Cas pour une Industrie de Défense Commune

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Sebastiano Angeli

- Politique Étrangère et de Défense Européenne
- Étudiant Diplomé des Affaires Internationales, Université Leiden

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Traduit par Pascal Letendre-Hanns et Hélène Richard. Originalement publiqué en anglais ici.


La Haye — Partout dans le monde, on sait que l’Union Européenne (UE) est une vraie puissance économique grâce à son marché intérieur. Mais elle est reste loin derrière les autres puissances mondiales en termes de ventes et développement d’armements. Malgré l’existence d’un marché intérieur pour les armes, il n’existe pour le moment aucun marché intérieur pour le secteur de la défense. Cela est dû au fait que les états ont la possibilité d’invoquer la sécurité nationale (art. 346 Traité de Lisbonne) afin d’éviter la concurrence du marché intérieur. Bien sûr, il existe bien de vrais problèmes de sécurité nationale mais la raison principale de cette invocation incessante de la sécurité nationale est le protectionnisme. 

Partout dans le monde, on sait que l’Union Européenne (UE) est une vraie puissance économique grâce à son marché intérieur. Mais elle est reste loin derrière les autres puissances mondiales en termes de ventes et développement d’armements.

Les États européens veulent protéger les leaders nationaux de leurs industries de défense (par exemple Airbus, Leonaro ou Fincantieri), car ces entreprises embauchent du personnel hautement diplômé et représentent une source importante de revenus pour les États membres. Si les États membres s’opposent à la création d’un marché intérieur de défense, c’est surtout parce qu’ils ont peur de perdre des revenus et des emplois à court terme.

D’autre part, les États européens dépensent nettement moins sur la défense nationale que les autres grandes puissances et les exportations d’armes ont baissé à cause d’une compétition émanant de veilles et de nouvelles puissances militaires. Non seulement l’Europe dépense moins sur les armes mais en plus, les fonds publiques sont mal dépensés ; l’absence d’un marché intérieur européen et de projets communs conduit à la duplication inutile de systèmes de défense, ce qui provoque de graves conséquences pour la défense européenne, pour la géopolitique et pour l’économie de l’UE.

Les menaces qui découlent du manque d’un secteur de défense européen sont de trois ordres : économique, opérationnel et politique. Des études fiables démontrent qu’il y a un grand écart entre les dépenses militaires de l’UE et sa capacité opérationnelle ; pour être plus exacte l’écart produit par la duplication inutile est estimé à 163 milliards d’euros par an (une somme basée sur une comparaison des dépenses militaires et de la capacité opérationnelle de l’UE et des États-Unis). Ce différentiel mène aussi à des dysfonctions opérationnelles, car la duplication et diversité de systèmes d’armes entravent la coordination et empêchent l’interchangeabilité des armes parmi les régiments européens sur le terrain. Ceci mène à des actions peu effectives. En Lybie et en Afghanistan, les Européens ont dû se tourner vers les Américains pour obtenir de l’aide, car ils n’étaient pas capable de mener leur propres missions. L’incapacité militaire nuit aussi a la réputation politique de l’UE, le manque d’unité dans le cadre de la politique étrangère et de la défense affaiblit la crédibilité de l’UE aux yeux à la fois des alliés et aussi des puissances rivales comme la Russie, la Chine ou les États-Unis.

De plus, le manque d’unité européenne a des conséquences économiques importantes. Alors que l’Europe dépense de moins en moins sur sa défense, cela veut aussi dire que moins d’argent est investi dans la recherche pour développer la technologie militaire. Si l’Union européenne ne maintient pas sa position dans le secteur de la défense, le rôle de l’Europe en tant que fournisseur d’armes sera suplanté par d’autres exportateurs, probablement la Chine ou la Russie. Donc l’exclusion du marché mondial de la défense imposera de grandes pertes pour l’économie européenne. 

Si les pays européens ne décident pas d’unifier leurs marchés de défense et de développer des projets collaboratifs à travers des fonds d’investissements communs et de créer une industrie de défense commune, ils seront obligés de se procurer leurs armements à un prix élevé et de haute qualité provenant de pays en dehors de l’UE, comme les États-Unis.

Il y a aussi des conséquences opérationnelles liées à cette problématique : la duplication du système de défense empêche les forces alliées de l’OTAN et de la PESCO d’agir effectivement sur le terrain. Le général allemand, Erhard Bhuler, et d’autres généraux de l’UE, ont sans-cesse fait appel pour qu’un seul standard pour les munitions soit retenu, les chars et les avions ravitailleurs, bataillant ainsi pour plus de coopération en matière de défense européenne. « Nous avons besoin de changer d’état d’esprit : la défense nationale ne peut pas être organisée avec succès en isolation. Puisque nous allons toujours agir dans un environnement multinational, il faut que nous regardions la cohérence et l’interopérabilité […] Les chefs de défense nationale doivent toujours prendre en compte l’impact de leurs plans nationaux sur les capacités européennes et la possibilité d’agir ensemble. » Ces défis sont un vrai obstacle pour une défense commune et sont largement responsables du fait que les forces européennes ne soient pas capables d’agir ensemble avec la même efficacité que leurs homologues américains. 

Le manque d’une industrie de défense européenne représente non seulement des grandes pertes économiques pour les États de l’UE, mais aussi un risque pour leur sécurité nationale, leurs capacités militaires et leur état d’alerte, et cela représente un risque que la Russie et la Chine dépassent l’Europe dans les ventes d’armements et développent ainsi des industries de défense encore plus fortes. Si l’UE souhaite maintenir son statut de superpuissance économique et rester une puissance militaire compétitive, il est essentiel que les États membres européens restent unis et qu’ils joignent leur potentiel. Aussi bien les industries nationales que les États doivent regarder au-delà de leurs intérêts à court terme et rester focalisés sur une stratégie globale. 

Le manque d’une industrie de défense européenne représente non seulement des grandes pertes économiques pour les États de l’UE, mais aussi un risque pour leur sécurité nationale, leurs capacités militaires et leur état d’alerte.

Un marché intérieur européen pour les armements et une industrie de défense sont indispensables pour la compétitivité économique de l’UE dans le monde. Si cela se déroule avec succès, en créant un marché intérieur et une industrie de défense, joignant les ressources et l’expertise de l’UE, et en investissant dans des projets de défense communs, l’UE pourra rester à la tête du marché mondial de la défense. Les pays européens pourraient alors réaffirmer leur position en tant que fournisseurs et éviter de devenir des consommateurs d’armements américains, russes ou chinois. La création d’un marché intérieur dans ce domaine créera aussi des emplois de hautes qualités dans le secteur de la défense, engendra à long terme des revenus plus importants pour l’industrie de la défense, et encouragera des innovations technologiques. Plus d’investissements dans la recherche et le développement pourrait même créer des innovations civiles et de la croissance économiques : l’intelligence artificielle, la nanotechnologie, et le GPS sont tous des inventions d’origine militaire qui ont déclenché des applications et innovations civiles très répandues. À travers des investissements communs dans la défense, l‘Europe peut protéger sa sécurité nationale et poursuivre la croissance économique en même temps.

Les avantages suite à l’unification de l’industrie de défense en Europe et la création d’un marché intérieur de la défense sont évidents et incontestables. Les dirigeants politiques, grandes entreprises et entrepreneurs doivent maintenant prendre en main la situation et avancer dans cette direction. Il y aura des pertes à court terme mais les grandes puissances et industries sont ceux qui visent la stratégie globale. Voici une opportunité pour donner un nouveau souffle à l’économie européenne et pour réaffirmer notre sécurité nationale. L’alternative serait de laisser les deux s’effondrer lentement et dépérir. À l’Europe de choisir.


Tous les points de vue exprimés dans cet article sont de l'auteur, et ne représentent pas les points de vue de The International Scholar ou de toute autre organisation.


Crédit Photo:

  1. In the Ranks of an Ally, de USAFE AFAFRICA, Flickr
    https://tinyurl.com/ybh7jvkz